Bernabé Mallo
Doctor en Filosofía por la Universidad del País Vasco (UPV/EHU)
Investigador
en neurofilosofía, evolución humana y origen del arte. / PhD in
Philosophy – University of the Basque Country (UPV/EHU)
Researcher in neurophilosophy, human evolution, and the origins of art.
Un parcours à travers les bases cérébrales de la création et de l'appréciation artistiques
DOI de l'article original : 10.1007/s12210-012-0192-2
Introduction : l'art comme produit du cerveau
Qu'est-ce qui transforme une œuvre en une œuvre d'art ? Pour l'historien Pierre Rosenberg, il s'agit « d'un véritable miracle » sans solution apparente. Cependant, Jean-Pierre Changeux, l'un des neuroscientifiques les plus influents de notre époque, propose une réponse audacieuse : l'art est avant tout un produit du cerveau humain, un « artefact » biologique qui émerge des réactions physico-chimiques extrêmement complexes se produisant entre nos neurones (Changeux, 1985, 2005, 2008).
Cette perspective ne vise pas à réduire l'expérience esthétique à un simple ensemble d'impulsions électriques, mais plutôt à ouvrir un dialogue entre les neurosciences et l'histoire de l'art. Changeux nous invite à nous demander : pouvons-nous mieux comprendre comment nous apprécions, créons et sommes émus par une œuvre d'art si nous connaissons les mécanismes cérébraux qui le rendent possible ?
Le cerveau : un univers de connexions
Pour comprendre comment le cerveau produit de l'art, il faut d'abord entrevoir son étonnante complexité. Le cerveau humain contient environ 100 milliards de neurones, chacun établissant jusqu'à 10 000 connexions synaptiques avec d'autres. Le nombre total de synapses dans le cortex cérébral est d'environ un million de milliards, un chiffre qui approche le nombre de particules chargées positivement dans l'univers tout entier.
Mais la véritable merveille ne réside pas seulement dans la quantité mais dans la plasticité : ces connexions ne sont pas fixes mais constamment modifiées. Comme le philosophe Gaston Bachelard l'a justement noté, tout ce qui se produit dans le cerveau, y compris la création et l'appréciation de l'art, repose sur des réactions physico-chimiques qui, loin d'être mécaniques, donnent naissance à la richesse inépuisable de l'expérience humaine.
Évolution : d'Homo habilis à l'artiste de Chauvet
Le cerveau humain n'est pas apparu de nulle part. D'Homo habilis, il y a 2,5 millions d'années, avec un volume crânien de 600-700 cm³, à l'Homo sapiens moderne, avec environ 1 400 cm³, l'organe de la pensée a subi une profonde transformation, entraînée par des changements génétiques discrets qui ont permis l'expansion du cortex cérébral, en particulier dans les lobes frontaux.
Cependant, la génétique n'explique pas tout. Changeux souligne qu'il n'existe pas de « gène de l'art » ni de gène de l'intelligence : le développement cérébral résulte d'une interaction constante entre le patrimoine génétique et l'environnement. Le cerveau du nouveau-né pèse quatre fois moins que celui de l'adulte, et sa maturation postnatale s'étend jusqu'à la puberté, permettant l'assimilation de la culture, du langage et, bien sûr, des conventions artistiques.
Un fait fascinant : les peintures de la grotte de Chauvet, datant de 30 000 ans, montrent déjà des représentations parfaites des formes et des mouvements. Cela remet en question l'idée d'un progrès linéaire dans l'art : l'art se renouvelle mais ne « progresse » pas au sens scientifique du terme.
Comment le cerveau voit-il une œuvre d'art ?
Le processus d'appréciation visuelle commence dans la rétine, où des molécules sensibles à la lumière initient des réactions qui convertissent les stimuli lumineux en signaux neuronaux. De là, l'information voyage vers le thalamus et, finalement, vers le cortex visuel, où différentes zones se spécialisent dans le traitement :
La couleur, avec des neurones qui répondent sélectivement au rouge, au vert ou au bleu
La forme, avec des neurones sensibles aux orientations des lignes ou à des configurations telles que les mains ou les visages
Le mouvement et la profondeur
L'organisation spatiale
Mais l'art n'est pas seulement perception ; il est émotion. Lorsque nous contemplons une œuvre telle que la Madeleine de Philippe de Champaigne, nous ne traitons pas seulement des formes et des couleurs ; des structures du système limbique, comme l'amygdale, liées aux émotions, sont également activées. La connexion entre la perception configurative et l'émotion est médiée par l'apprentissage culturel : par exemple, connaître l'histoire de Marie-Madeleine dans la tradition chrétienne enrichit notre réponse émotionnelle à l'œuvre.
L'espace de travail neuronal global : la synthèse consciente
Changeux, en collaboration avec Stanislas Dehaene, a proposé le concept d'« espace de travail neuronal global » : un réseau de neurones avec des axones à longue portée distribués à travers les cortex préfrontal, pariétotemporal et cingulaire. Ce système permet aux informations traitées dans des zones spécialisées de s'intégrer et d'accéder à la conscience (Dehaene et al., 1998 ; Changeux et Dehaene, 2008 ; Dehaene et Changeux, 2011).
Un exemple révélateur est le tableau de Salvador Dalí L'image disparaît (1938), où nous voyons parfois un corps féminin et parfois un visage masculin. Ce que nous percevons à chaque moment est cette interprétation qui parvient à « gagner » l'accès à l'espace de travail global et à être rapportée consciemment.
L'appréciation esthétique, selon diverses études de neuroimagerie, est corrélée à l'activation du cortex orbitofrontal et du cortex cingulaire, des zones qui feraient partie de ce système global (Kawabata et Zeki, 2004 ; Cela-Conde et al., 2004).
Les règles de la création artistique
La création artistique n'est jamais purement aléatoire. Bien que des artistes comme Pollock ou Soulages puissent paraître chaotiques, leur travail suit des règles qui restreignent l'espace des possibilités. Changeux identifie plusieurs de ces règles, avec des corrélats neuronaux potentiels.
Premièrement, la recherche de nouveauté et de surprise. La première exposition à une œuvre surprenante, comme les sculptures de Jeff Koons, active le cortex frontal ; avec la répétition, cette activation diminue. Le cerveau possède donc un corrélat mesurable de la surprise.
Deuxièmement, le « consensus partium » ou l'harmonie entre les parties et le tout. Comme l'a formulé l'architecte de la Renaissance Alberti (1435/1972), la cohérence entre les parties est la marque d'un chef-d'œuvre. Dans la Pietà du Titien ou le Grand nu couché de Matisse, nous ne pouvons imaginer le tout sans les parties ni les parties sans le tout. Matisse n'a pas composé son œuvre en un jour : il y eut de nombreux essais, de nombreuses erreurs, un processus similaire à la sélection naturelle darwinienne (Changeux et al., 1973 ; Changeux et Danchin, 1976 ; Gisiger et al., 2005).
Troisièmement, la reconnaissance de l'autre comme soi-même. L'autoportrait du Titien évoque l'imminence de la mort, et cette émotion est reconnue car elle est partagée. Les neurosciences ont montré que les zones activées par sa propre douleur le sont également par la douleur perçue chez autrui, ce que Paul Ricœur appelait « soi-même comme un autre ». Des œuvres telles que Guernica de Picasso ou les plaies sanglantes du Bernin expriment un message éthique contre la violence.
Art, émotion et raison : vers une synthèse
Les hypothèses actuelles sur les bases neurales du plaisir esthétique attribuent un rôle central à la connexion entre les fonctions cognitives du cortex préfrontal et les fonctions émotionnelles du système limbique. Il s'agit encore d'une vision simplifiée, mais elle pointe vers la compréhension de l'harmonie entre raison et émotion que Schiller (1794/1983) avait déjà pressentie dans sa réflexion sur l'éducation esthétique de l'être humain.
Conclusion : un projet pour l'avenir
Le titre « La beauté dans le cerveau : vers une neuroscience de l'art » est, selon les propres termes de Changeux, davantage un projet scientifique pour l'avenir qu'une science déjà consolidée. La neuroscience de l'art ne vise pas à expliquer le mystère de la création mais à offrir un nouveau langage pour aborder des questions ancestrales.
Comme l'écrivait Ignace Meyerson, « toute œuvre d'art s'achève comme un monde en soi ». Et comme le rappelait Walter Benjamin, elle possède « une existence unique ». La science ne peut ni ne doit remplacer l'expérience esthétique, mais elle peut en éclairer certains mécanismes.
Peut-être la grande leçon de Changeux est-elle que l'art nous rappelle que nous sommes, avant tout, des êtres cérébraux. Et que la beauté, en définitive, réside dans la complexité de nos connexions neuronales, dans cette danse entre l'émotion et la règle, entre la surprise et l'harmonie, qui rend possible qu'un cerveau humain crée et qu'un autre soit ému par une œuvre d'art.
Bibliographie
Alberti, L.B. (1435/1972). De Pictura. Dans Cecil Grayson (Éd. et Trad.), Leon Battista Alberti: On Painting and On Sculpture. Londres : Phaidon.
Cela-Conde, C.J., Marty, G., Maestú, F., Ortiz, T., Munar, E., Fernández, A., Roca, M., Rosselló, J., & Quesney, F. (2004). Activation of the prefrontal cortex in the human visual aesthetic perception. Proceedings of the National Academy of Sciences, 101(16), 6321-6325.
Changeux, J.P. (1985). L'homme neuronal. Paris : Fayard.
Changeux, J.P. (2005). L'homme de vérité. Paris : Odile Jacob.
Changeux, J.P. (2008). Du vrai, du beau, du bien : une nouvelle approche neuronale. Paris : Odile Jacob.
Changeux, J.P., Courrège, P., & Danchin, A. (1973). A theory of the epigenesis of neuronal networks by selective stabilization of synapses. Proceedings of the National Academy of Sciences, 70(10), 2974-2978.
Changeux, J.P., & Danchin, A. (1976). Selective stabilisation of developing synapses as a mechanism for the specification of neuronal networks. Nature, 264(5588), 705-712.
Changeux, J.P., & Dehaene, S. (2008). The neuronal workspace model of conscious processing. Dans M.S. Gazzaniga (Éd.), The Cognitive Neurosciences IV (pp. 1303-1318). Cambridge, MA : MIT Press.
Dehaene, S., Kerszberg, M., & Changeux, J.P. (1998). A neuronal model of a global workspace in effortful cognitive tasks. Proceedings of the National Academy of Sciences, 95(24), 14529-14534.
Dehaene, S., & Changeux, J.P. (2011). Experimental and theoretical approaches to conscious processing. Neuron, 70(2), 200-227.
Dehaene, S., Pegado, F., Braga, L.W., Ventura, P., Nunes Filho, G., Jobert, A., Dehaene-Lambertz, G., Kolinsky, R., Morais, J., & Cohen, L. (2010). How learning to read changes the cortical networks for vision and language. Science, 330(6009), 1359-1364.
Gisiger, T., Kerszberg, M., & Changeux, J.P. (2005). A model of the role of activity in the selection of synaptic connections during development. Biological Cybernetics, 92(6), 371-389.
Kawabata, H., & Zeki, S. (2004). Neural correlates of beauty. Journal of Neurophysiology, 91(4), 1699-1705.
Schiller, F. (1794/1983). Über die ästhetische Erziehung des Menschen. Dans E. Ruprecht (Éd.), Schillers Werke. Francfort : Insel Verlag. [Édition française : Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme (1992). Paris : Aubier].
Note : Les références ont été reconstituées à partir des citations présentes dans le texte original de l'article de Changeux. Pour une consultation directe, veuillez accéder à l'article complet via le DOI fourni : 10.1007/s12210-012-0192-2.
Autor / Author
Bernabé Mallo
Doctor en Filosofía – Universidad del País Vasco / Euskal Herriko Unibertsitatea (UPV/EHU)
Investigador independiente en neurofilosofía, evolución humana y origen del arte.
Bernabé Mallo
PhD in Philosophy – University of the Basque Country / Euskal Herriko Unibertsitatea (UPV/EHU)
Independent researcher in neurophilosophy, human evolution, and the origin of art.
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